Six questions qui façonnent l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire, Centre d’études stratégiques de l’Afrique, Octobre 2020

Six questions qui façonnent l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire, Centre d’études stratégiques de l’Afrique, Octobre 2020

Auteur :  Alix Boucher

Site de publication: Centre d’études stratégiques de l’Afrique

Type de publication: Article

Date de publication: Octobre 2020

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Malgré des progrès importants au cours de la dernière décennie, la polarisation sociale et politique perdure en Côte d’Ivoire et pourrait déboucher sur une nouvelle période d’instabilité dans ce pays longtemps considéré comme une ancre en Afrique de l’Ouest.

La Côte d’Ivoire d’aujourd’hui comparée à celle d’il y a 10 ans 

La Côte d’Ivoire a beaucoup évolué depuis l’accession d’Alassane Ouattara à la primature suprême. En 2011, l’économie est au point mort et le pays coupé en deux, chaque côté avec sa propre armée. Une mission de l’ONU et la force française Licorne aident à fournir la sécurité. Depuis lors, le gouvernement Ouattara a piloté une croissance économique sans précèdent, atteignant en moyenne 8% par an depuis 2011 et rétablissant la Côte d’Ivoire à son statut de moteur économique régional. L’établissement d’une couverture médicale nationale et un accès amélioré à l’électricité et à l’éducation font partie des acquis sous la présidence Ouattara. Son gouvernement a également travaillé au renforcement de nombreuses institutions régaliennes, y compris dans le secteur de la sécurité.

Néanmoins, ces progrès économiques se sont avérés inégaux. Selon la Banque mondiale, si la pauvreté au niveau national a diminué de 55% en 2011 à 39% en 2018, ce sont les régions urbaines qui en ont le plus profité, reflétant des division régionales et ethniques frappantes. De plus, certains projets d’infrastructure, notamment la construction de routes, n’ont pas été sans coûts pour les populations urbaines les pauvres. À Abidjan par exemple, ces efforts ont forcé le « déguerpissement » de presque un cinquième de la population de la ville, la plupart dans des bidonvilles.

Des fissures internes multiples

La polarisation qui perdure entre le nord à majorité musulman et le sud à majorité chrétien reste au cœur de tensions grandissantes. Le pouvoir politique ayant été traditionnellement tenu par le sud urbain et côtier et la capitale économique Abidjan, les régions du nord, déjà marginalisées, le sont d’autant plus qu’elles accueillent des immigrants d’Afrique de l’Ouest venus travailler dans le secteur du cacao dont la Côte Ivoire est le premier exportateur mondial.

L’adoption de l’Ivoirité en 1994 avait requis toute personne voulant être élue de prouver que ses deux parents étaient ivoiriens, excluant donc de nombreux politiques du nord du pays, y compris Ouattara. Mais la perception que ceux du sud étaient avantagés a été remplacée depuis 2011 par celle que ce sont maintenant ceux du nord qui le sont davantage. Cette perspective n’a été qu’attisée par une suggestion, au début du mandat de Ouattara que ceux du nord devraient bénéficier d’un programme de « rattrapage », une suggestion que ce dernier a toujours démentie.

Néanmoins, ces progrès économiques se sont avérés inégaux. Selon la Banque mondiale, si la pauvreté au niveau national a diminué de 55% en 2011 à 39% en 2018, ce sont les régions urbaines qui en ont le plus profité, reflétant des division régionales et ethniques frappantes. De plus, certains projets d’infrastructure, notamment la construction de routes, n’ont pas été sans coûts pour les populations urbaines les pauvres. À Abidjan par exemple, ces efforts ont forcé le « déguerpissement » de presque un cinquième de la population de la ville, la plupart dans des bidonvilles

Un secteur de la sécurité divisé

Quand Ouattara accède au pouvoir en 2011, la Côte d’Ivoire a deux armées : celle qui soutient Gbagbo et les Forces nouvelles (FN), une alliance de groupes armés du nord qui soutiennent Ouattara. Si l’armée est mieux équipée et entrainée, les FN, dirigés par des “comzones” consistent de volontaires peu formés. Ouattara lance donc un programme de réforme du secteur de la sécurité (RSS) qui vise à intégrer ces deux armées, diminuer ses effectifs et la professionnaliser en créant plusieurs écoles militaires. Environ 70 000 personnes choisissent de réintégrer la vie civile dans un processus de désarmement, démobilisation et réintégration. Mais les résultats du processus de RSS sont mitigés car de nombreux comzones, malgré leur manque de formation, auraient été promus à des grades élevés.

Des divisions perdurent aussi au sein des forces de sécurité intérieure, la police étant perçue comme plus fidèle à Ouattara et la gendarmerie à Gbagbo. En 2017 et 2018, des éléments de l’armée, en grande partie issus des anciennes forces rebelles, se sont mutinés, demandant le paiement d’arriérés de salaires. De grandes parties du secteur de sécurité demeurent donc divisées entre le nord et le sud. Celui-ci reste aussi dominé par l’ancienne génération, empêchant des officiers plus jeunes de prendre des postes de commandement. Résultat, les allégeances des divers éléments des forces de sécurité sont incertaines.

Des partis politiques faibles

Jusqu’en 1990, la Côte d’Ivoire est un pays à parti unique, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Cet héritage et la nature toujours personnalisée des partis politiques ivoiriens continuent d’en empêcher le développement. Depuis la mort du président Houphouët Boigny en 1993, les mêmes personnalités et les mêmes partis, soit issus du PDCI et de ses dissidents, soit issus de l’opposition, continuent de dominer la scène politique.

Ces partis qui s’appuient sur des personnalités continuent d’être faibles, car au lieu de représenter une idéologie, des priorités politiques ou même une approche à la gouvernance, ils ne servent que de plateforme à leurs dirigeants. De plus, leurs alliances et scissions répétées et leur incapacité à laisser leurs plus jeunes membres assumer des positions de leadership empêchent leur croissance et leur renouveau. Cela est problématique dans un pays dont l’âge médian est de 18 ans.

Questions sur l’indépendance des institutions électorales

L’adoption de la constitution de 2016 a entraîné une restructuration des principales institutions électorales, c’est-à-dire le Conseil constitutionnel, la plus haute cour de Côte d’Ivoire et la Commission électorale indépendante (CEI). Chacune a un rôle important à jouer dans l’organisation et la validation du scrutin. Le Conseil constitutionnel certifie l’éligibilité des candidats et la validité du scrutin lui-même. Mais l’opposition a appelé pour sa dissolution citant une composition qu’elle estime inféodée au président sortant.

Espace démocratique

Depuis début 2019, le gouvernement de Ouattara tente de limiter l’opposition et les adversaires potentiels de se présenter. Certains leaders de l’opposition ont été arrêtés ou placés en détention. En janvier 2019, Alain Lobognon, un allié de Soro à l’Assemblée nationale, a été arrêté et condamné à la prison avec sursis pour avoir répandu des « fausses nouvelles » sur la corruption du gouvernement. En septembre 2019, un vice-président du PDCI, Jacques Mangoua, a été arrêté et condamné à cinq ans de prison après que des armes ait été trouvées dans sa maison. Ces deux cas ont été dénoncés comme politiquement motivés.

Le nouveau code pénal adopté en juin 2019 limite sévèrement le droit à manifester puisqu’il interdit toute manifestation publique considérée comme menaçant l’ordre public. En août 2020, le gouvernement a interdit les manifestations de rue, citant l’état d’urgence sanitaire dû à la pandémie du COVID-19.

Malgré des progrès économiques importants et une reconstruction depuis le conflit d’il y a dix ans, la Côte d’Ivoire fait face à des tensions internes importantes. Une combinaison de facteurs les reflète, y compris des visions différentes de l’identité nationale, un secteur de la sécurité encore fragmenté et aux loyautés divisées, des entraves à l’émergence de jeunes leaders politiques, des restrictions sur les médias et des institutions de surveillance faibles. De la violence s’est déjà produite et des troubles civils sont possibles.

 

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