La «réconciliation»: polysémie d’un thème de campagne dans le discours politique en Côte d’Ivoire

La «réconciliation»: polysémie d’un thème de campagne dans le discours politique en Côte d’Ivoire

Tadandja Sara

La Côte d’Ivoire a connu de multiples crises depuis le coup d’État de 1999 en passant par la rébellion de 2002 qui a divisé le pays en deux et la crise post-électorale de 2010-2011. Ces crises successives ont occasionné de nombreuses pertes en vies humaines et ont contribué à affaiblir le tissu social de ce géant d’Afrique de l’Ouest. Alassane Ouattara dès son arrivée au pouvoir a mis en place la Commission dialogue vérité réconciliation (CDVR) dont le but était de se pencher sur les crises que la Côte d’Ivoire a connues entre 1990-2011. Né dans les années 1970 en Amérique Latine, le modèle de Commission vérité a été rapidement adopté par les pays en crise en Afrique. Une des commissions emblématiques fut celle de l’Afrique du Sud, mise en place par Nelson Mandela et dirigée par l’archevêque Desmond Tutu.

Ces commissions se sont forgées une vertu réconciliatrice au fil du temps et sont constamment mises en place dans les pays sortant de conflits ou ayant connu une période de dictature qui a occasionné de graves violations de droits de l’Homme. La CDVR a donc rendu un rapport au président de la République et des mesures ont été prises pour solder le passé violent qu’a connu la Côte d’Ivoire. Mais, force est de constater la récurrence de la «réconciliation» comme thème dans le débat politique en Côte d’Ivoire.

Tout au long de ces années troubles, la «réconciliation» a toujours été présente dans le discours politique ivoirien. Elle a toujours eu une résonnance particulière en fonction des contextes et de la chapelle politique qui la prêche. Cette récurrente et dynamique thématique de la réconciliation amène à s’interroger sur la polysémie de ce vocable qui évolue au gré des alliances politiques.

A l’approche de l’élection présidentielle d’octobre 2020 pour lesquelles les principaux partis politiques de Côte d’Ivoire s’activent, la réconciliation demeure encore un projet de société qu’ils «vendent» aux électeurs. Comment appréhender cette perpétuelle quête de la réconciliation qui sera un des thèmes phares de la campagne électorale d’octobre 2020? Comment la classe politique ivoirienne d’aujourd’hui conçoit-elle la réconciliation ?  Nous nous proposons d’analyser le lien entre le contexte actuel, les objectifs politiques des acteurs et la «réconciliation».

Le parti au pouvoir: la réconciliation, un acquis des 10 ans de la gouvernance d’Alassane Ouattara

Arrivé au pouvoir après la crise postélectorale, Alassane Ouattara a entrepris un chantier de réconciliation à travers la mise en place des organes qui devraient conduire ces travaux. Ainsi, la Commission dialogue vérité réconciliation (CDVR) et d’autres organes qui ont été créés pour poursuivre ces travaux, sont critiqués par les observateurs pour n’avoir pas pu recoudre le tissu social en Côte d’Ivoire. Associées à la mise en place de procédures judiciaires sur le plan national et international qui n’a touché que les partisans du régime déchu, ces procédures judiciaires ont été vues comme un règlement de compte contre les adversaires politiques.

A l’approche de l’élection présidentielle d’octobre 2020 pour lesquelles les principaux partis politiques de Côte d’Ivoire s’activent, la réconciliation demeure encore un projet de société qu’ils «vendent» aux électeurs

La loi d’amnistie de 2018 qui a permis la libération de certains prisonniers politiques sur le plan national et la facilitation du retour de certains réfugiés ont été présentées comme l’achèvement du processus de réconciliation. Dans un tel contexte, la réconciliation est un projet achevé pour les partisans du pouvoir. Un de leurs arguments pour soutenir l’effectivité de la réconciliation est la stabilité sécuritaire du pays depuis l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, la réunification du pays et de l’armée et la cessation de toutes velléités de coup d’Etat que tous les prédécesseurs d’Houphouët Boigny ont connu jusqu’à son arrivée au pouvoir. Ainsi, pour cette élection de 2020, le parti au pouvoir refusera la remise en cause de l’effectivité de la réconciliation car il considère que c’est un acquis de leurs 10 ans de gestion.

Pour le PDCI RDA, la réconciliation redevient une nécessité

Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), après avoir quitté la majorité présidentielle, a commencé à se positionner comme le parti charnière entre les belligérants de la crise de 2010. Réconcilier les Ivoiriens est devenu un projet politique dans la mesure où ils sont rentrés en opposition directe avec leurs alliés de 2010. A partir de cette rupture, la réconciliation est revenue dans les thèmes de propagande du PDCI pour certainement se matérialiser comme projet politique en Côte d’Ivoire. L’arrivée au pouvoir du PDCI est présentée comme le moyen de recoudre le tissu social face à un pouvoir qui selon eux a contribué à le déchirer, depuis qu’ils ont quitté la majorité présidentielle.

Dans la stratégie des alliances politiques avec ses nouveaux alliés, la libération des prisonniers politiques et le retour des exilés, qui préoccupent ses principaux alliés du Front Populaire Ivoirien (FPI) et de la Génération peuple solidaire (GPS) sont présentés comme des gestes qui permettront de rendre la réconciliation effective. En mettant dans son projet de réconciliation la préoccupation de ses principaux alliés, le PDCI espère pouvoir bénéficier du vote des partisans de Laurent Gbagbo et de Guillaume Soro en cas de second tour ou de non-participation de ces derniers aux élections.

La loi d’amnistie de 2018 qui a permis la libération de certains prisonniers politiques sur le plan national et la facilitation du retour de certains réfugiés ont été présentées comme l’achèvement du processus de réconciliation

Pour le FPI, la réconciliation passe par leur retour sur la scène politique

Après avoir perdu le pouvoir en 2010 et pour la majorité des leaders du Front populaire ivoirien (FPI), partis en exil, emprisonnés ou même pour certains morts pendant ou après la crise post-électorale, le principal chantier politique en Côte d’Ivoire est la réconciliation. Pourtant, le parti lui-même est divisé entre deux branches qui s’affrontent et dont les tentatives de réunification jusque-là semblent n’avoir pas réussi. C’est le parti qui prêche le plus la réconciliation car étant celui qui souhaite réintégrer le processus démocratique après que l’aile dur l’ait boycotté pendant 10 ans. Un retour réussi sur le terrain politique pour la branche dur du FPI doit se faire avec le retour de Laurent Gbagbo acquitté par la CPI et en attente du procès en appel.

Autoriser le retour du leader de la gauche ivoirienne constitue pour le FPI un moyen de réconcilier les Ivoiriens. Leur projet de réconciliation devra donc permettre un retour sur la scène politique de leur parti. Au cours de son procès devant la Cour pénal internationale, la demande de mise en liberté totale introduite devant la Chambre d’Appel par la défense de Laurent Gbagbo, présentait comme argument, entre autres, la nécessité pour lui de rentrer dans son pays et prendre part au processus de réconciliation. La réconciliation ici sert d’argument à la défense pour l’obtention d’une liberté totale et d’un retour sur la scène politique. Le rapprochement avec le PDCI est présenté comme les prémices de cette réconciliation, même si la volonté de «renverser» le régime en place à l’élection d’octobre 2020, se confond au projet de réconciliation.

Pour le GPS de Guillaume Soro: redorer son blason après ces années «sombres»

Après avoir dirigé la rébellion entre 2002 et 2011 et participé à la gestion du pouvoir à de multiples postes de responsabilités jusqu’à son départ à la tête de l’Assemblée nationale en 2019, Guillaume Soro a commencé à prôner la réconciliation dès ses premières prises de distance avec la majorité présidentielle. Son projet de réconciliation était précédé d’un pardon qu’il répétait dans ses discours qui revêtent plusieurs sens dans le contexte politique ivoirien.

Au cours de son procès devant la Cour pénal internationale, la demande de mise en liberté totale introduite devant la Chambre d’Appel par la défense de Laurent Gbagbo, présentait comme argument, entre autres, la nécessité pour lui de rentrer dans son pays et prendre part au processus de réconciliation

Commencer à parler de pardon pour Guillaume Soro qui s’émancipe de la tutelle d’Alassane Ouattara est un moyen pour lui, parfois en le faisant directement ou indirectement, de présenter ses excuses pour les fautes commises par la rébellion qu’il a dirigée et dont certains Ivoiriens pourraient lui en vouloir encore. Pour se positionner comme un leader sur la scène politique nationale, il a fait le choix de parler de pardon. Le pardon au moment où Soro prend ses distances avec le régime d’Alassane Ouattara et qu’il critique ouvertement était pour lui une façon de s’excuser pour avoir contribué à installer le nouveau régime.

Proposer un projet de réconciliation aux Ivoiriens aujourd’hui est un projet noble dans la mesure où le tissu social demeure fragilisé par les tensions politiques, les conflits fonciers, les conflits intercommunautaires, l’insécurité engendrée par les activités illégales comme l’orpaillage clandestin et bien d’autres, le tout couronné par l’exclusion de certains leaders politiques, par l’exil et les condamnations judiciaires. Au-delà des projets politiques que le thème de la réconciliation peut revêtir, il reste un moyen de parvenir aux objectifs poursuivis par les acteurs.

Proposer un projet de réconciliation aux Ivoiriens aujourd’hui est un projet noble dans la mesure où le tissu social demeure fragilisé par les tensions politiques, les conflits fonciers, les conflits intercommunautaires, l’insécurité engendrée par les activités illégales comme l’orpaillage clandestin et bien d’autres, le tout couronné par l’exclusion de certains leaders politiques, par l’exil et les condamnations judiciaires

Les chantiers de la réconciliation en Côte d’Ivoire devront passer par la capacité des Ivoiriens à faire face à leur passé douloureux et construire un Etat où toutes les forces politiques légalement constituées soient capables de s’exprimer et prendre part au débat politique dans le respect des règles démocratiques. L’objectif de la réconciliation ne sera pas atteint par l’exclusion de certains leaders, comme elle l’a déjà prouvé par le passé. Cette réconciliation permettra à la Côte d’Ivoire d’être un pays cohésif pour faire face à l’avancée des groupes armés terroristes venant du Sahel.


Crédit photo : africablogging.org

Tadandja Sara

 

Tadandja Sara est doctorant en Science politique à l’Institut des Sciences sociales du Politique (ISP/CNRS) de l’Université Paris Nanterre. Il s’intéresse aux mutations sociopolitiques et aux questions de sécurité en Afrique de l’Ouest, un intérêt qu’il a développé au fil de ces années d’expériences dans les ONG et centres de recherches au Bénin, au Togo et en Côte d’Ivoire.

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